Edito 3

La L1 a-t-elle sa place dans l’apprentissage d’une L2?

Qu’on le veuille ou non, les langues de l’apprenants (L1, L2, L3 etc.)sont inévitablement présentes dans la classe de langues, pour celui ou celle qui sait entendre et voir: on en décèle aisément des traces dans les productions orales comme dans les productions écrites des apprenants. Vibrantes ou silencieuses, elles sont le déjà-là sur lequel ils s’appuient, plus ou moins consciemment, pour faire des hypothèses de sens, ordonnancer leurs énoncés, oser s’aventurer vers ce qu’ils ne connaissent pas encore.
Bien que ces phénomènes aient déjà été maintes fois décrits et observés, on s’étonne un peu que malgré la large publication d’un Cadre Européen Commun de Référence partisan d’une didactique du plurilinguisme, certaines directives pédagogiques visent encore à décourager les expressions relatives aux répertoires langagiers des apprenants, déconsidérant par là-même le développement de stratégies auxquelles ils ont recours spontanément pour faciliter leur apprentissage, au lieu de les accompagner dans cet exercice. Par ailleurs, ces recommandations sont à la fois paradoxales et absurdes dans le sens où les premiers cours en langue étrangère ne peuvent avoir lieu totalement en langue cible que si une proximité linguistique existe entre cette langue et celles des apprenants et leur permet a minima de faire du sens. Ainsi, tout en préconisant de ne pas recourir à d’autres langues, ces recommandations présupposent l’existence d’une proximité entre langue cible et langues des apprenants et la possibilité pour ces derniers de déduire des informations en langue cible par analogie avec les langues déjà-là. D’autre part, elles postulant enfin que tous les apprenants disposent d’une langue proche de la langue cible et d’une connaissance suffisante dans cette langue pour établir des passerelles d’accès au sens., ce qui n’est pas toujours le cas.
Donner une place aux langues de l’apprenant ne signifie bien évidemment pas en user au détriment de la langue cible, ni procéder à des traductions systématiques qui suggéreraient à tort que les langues sont des nomenclatures en correspondance parfaite, mais y avoir recours à des moments choisis à des fins de développement cognitif notamment.
Des représentations erronnées du plurilinguisme et un manque de formation relative à sa gestion en classe peuvent sans doute expliquer que subsistent certaines reserves à son endroit. Cependant, plutôt que de continuer à ignorer l’existence d’une pluralité de langues dans la classe, ne serait-il pas bénéfique pour les enseignants comme pour les apprenants d’être mieux sensibilisés au concept de répertoire langagier et à des méthodologies leur permettant d’en tirer parti?

MD