Edito 2

L’université a-t-elle le monopole de la recherche ?

L’université forme, sélectionne et distingue les chercheurs. Pour se faire, elle canalise la curiosité de l’étudiant, l’encourage à lire les anciens et ses contemporains et à inscrire sa réflexion à l’aune des grands courants de pensées et théories qui ont fondé la discipline à laquelle il s’intéresse. La formation universitaire permet à l’étudiant de se confronter à des théories, des recherches de terrain, des études de cas, qui le mettent au défi de ses représentations, l’amènent à restructurer sa réflexion, le sensibilisent à différentes approches méthodologiques et l’incitent à ne pas céder à la simplification du réel. Elle lui suggère d’aborder le monde et le complexe horizon du « pourquoi » en se penchant sur le « comment » des choses.

Le processus de transformation interne qui conduit l’étudiant en première année au chercheur qualifié est long et parfois douloureux, et tous les étudiants n’acquièrent pas de disposition à la recherche au terme de leur formation. La voie de la recherche est-elle définitivement fermée pour eux? N’est-il pas possible de devenir chercheur et de faire de grandes découvertes hors du contexte universitaire ?

Assurément oui. L’université n’a pas le monopole de la recherche. Albert Einstein est un des plus célèbres exemples de chercheurs ayant révolutionné le monde de la physique hors du « carcan » universitaire – car l’université est autant un lieu de savoir que de pouvoir. C’est alors qu’il travaillait à l’institut fédéral de la propriété intellectuelle de Berne, qu’il parvint à s’émanciper de la physique newtonienne prédominante, fit disparaitre les notions d’espace et de temps, les remplaça par la notion d’espace-temps, et énonça la théorie de la relativité restreinte : E=MC².

Par ailleurs, si l’université propose des formations de qualité, elles sont parfois incomplètes. De nombreux facteurs expliquent ce phénomène :
-les rivalités entre chercheurs et un certain conservatisme peuvent en être la cause
-l’enseignant chercheur promeut d’abord son travail, sa vision des choses, avant celle des autres chercheurs.
-la recherche progressant régulièrement, une découverte peut toujours déstabiliser, discréditer une conception ou théorie que l’on croyait solide ; et tous les chercheurs ne se tiennent pas tous au courant de l’actualité de la recherche mondiale
-certaines théories, concepts n’ont pas été didactisés et sont indigestes à l’enseignement
-le département dans lequel on étudie ne dispose pas de représentant de certains domaines. C’est ainsi que ma formation en didactique des langues – très riche par ailleurs – ne comportait aucun module relatif aux sciences cognitives, ni à l’acquisition du langage.
-certains contenus peuvent s’avérer obsolètes quelques années après la formation délivrée, compte-tenu des avancées de la recherche.

Aussi les formés doivent-ils veiller à mettre à jour leurs savoirs et savoir-faire.

Les enseignants en français langue étrangère n’échappent pas à la règle. La didactique du français langue étrangère est une discipline complexe relativement jeune qui se trouve à l’intersection de domaines très divers, et récents pour la plupart. Elle convoque aussi bien les savoirs de la linguistique théorique (phonétique, phono, morphologie, syntaxe, sémantique, stylistique, pragmatique) que de la linguistique contextuelle (ethnolinguistique, sociolinguistique, psychoneurolinguistique, sciences cognitives, acquisition du langage etc.). L’enseignant a donc régulièrement besoin d’enrichir ses connaissances, et d’affiner son approche méthodologique.

Par ailleurs, la situation de l’enseignant de FLE est assez délicate : il est régulièrement confronté à des productions langagières qu’il ne peut expliquer et à des questions relatives aux connaissances et aux expériences langagières de ses apprenants, auxquelles il ne peut pas toujours répondre, par manque de connaissances encyclopédiques ou de connaissances concernant les répertoires langagiers de ses apprenants. Il chemine donc bon an mal an, tente de répondre aux difficultés qu’il rencontre, cherche les réponses dans des manuels de grammaire obsolètes et à défaut de réponses, contourne les problèmes, présente ce qu’il ne peut expliquer comme des exceptions. En tant qu’expert, pourrait-il risquer de ne pas savoir et de perdre la face ?

La complexité de leur domaine comme de leur travail nécessite donc que les enseignants puissent approfondir leur formation quand ils en ressentent le besoin, qu’ils puissent confronter leurs savoirs, se positionner, dépasser leurs limites et continuer à avancer sereinement. Pour se faire, il est important qu’ils trouvent dans les institutions dans lesquelles ils exercent des espaces de rencontres, de discussions et de recherche. Mais à l’heure actuelle , quels « laboratoires » et quel accompagnement pour ces apprenti-chercheurs?

MD.